Alain Gerbault est un navigateur peu connu du grand public, et encore moins des jeunes générations. Pourtant, ce français, né en Mayenne, est sans doute celui par qui tout à commencer dans la navigation hauturière. Sans lui, peut être que Bernard Moitessier n’aurait pas fait sa longue route. retour sur un marin qui a inspirer de nombreuses générations de candidats au grand départ, en croisière ou pour la course au large.
En 1923, un jeune Français de 29 ans, ancien pilote de chasse et champion de tennis, quitte Gibraltar à bord d’un vieux cotre anglais de onze mètres. Cent un jours plus tard, il accoste à New York, épuisé mais triomphant : Alain Gerbault vient de réaliser la première traversée de l’Atlantique en solitaire d’est en ouest, un exploit alors inégalé. Ce Lavallois, né en 1893, ne se doute pas encore qu’il entre dans l’Histoire et qu’il deviendra, entre Joshua Slocum et Bernard Moitessier, l’un des piliers de la légende maritime française. Son nom reste associé à l’audace, à la liberté, et à une certaine idée de l’aventure en mer, où la performance le dispute à la quête de sens.
Un destin hors norme

Alain Gerbault n’était pas prédestiné à la mer. Issu d’une famille d’industriels, il grandit entre Laval et Dinard, partageant son temps entre le tennis, le bridge et les études d’ingénieur. La Première Guerre mondiale le transforme : pilote d’avion décoré, il en revient avec une certitude – il ne supportera plus la vie sédentaire. « Après avoir éprouvé l’ivresse de l’espace sur mon appareil de chasse, à travers les nuages, je savais que je ne pourrais jamais plus mener dans une cité une existence sédentaire », écrit-il.
En 1921, il achète en Angleterre un vieux voilier de course, le Firecrest, et se lance dans l’inconnu. Après des mois d’entraînement en Méditerranée, il quitte Cannes au printemps 1923, direction Gibraltar, puis New York. 101 jours de mer, seul, sans escale, sans GPS, avec des voiles en coton et une boussole pour tout équipement : son arrivée à New York, le 15 septembre 1923, fait la une des journaux.
Mais Gerbault ne s’arrête pas là. Le 2 octobre 1924, il repart pour un tour du monde, toujours sur le Firecrest. Il traverse le canal de Panama, affronte l’océan Indien, double le cap de Bonne-Espérance, et rentre au Havre le 26 juillet 1929, après cinq ans de navigation. Il est le premier Français à boucler un tour du monde en solitaire à la voile – un exploit qui le place dans la lignée de Joshua Slocum, premier circumnavigateur solitaire (1895-1898), et en fait un modèle pour ceux qui suivront, comme Bernard Moitessier.
Un pont entre Slocum et Moitessier

Gerbault incarne une transition majeure dans l’histoire de la voile océanique. Slocum, l’Américain, avait prouvé que le tour du monde en solitaire était possible ; Gerbault, le Français, en fait un acte fondateur pour la voile européenne. Son approche, à la fois technique et poétique, annonce celle de Moitessier : il ne cherche pas seulement la performance, mais une communion avec l’océan et les peuples qu’il rencontre. En Polynésie, il s’attache à la culture locale, défend les droits des insulaires, et écrit des livres qui mêlent récit d’aventure et plaidoyer humaniste.
Moitessier, plus tard, rendra hommage à Slocum en nommant son bateau Joshua, mais c’est bien Gerbault qui lui ouvre la voie. Comme lui, Moitessier refusera les honneurs pour privilégier la liberté et l’authenticité. Gerbault, lui, quitte définitivement l’Europe en 1932 à bord d’un nouveau voilier, l’Alain Gerbault, qu’il a dessiné lui-même. Il s’installe en Polynésie, vit parmi les insulaires, et meurt en 1941 à Timor, emporté par la malaria, après avoir passé ses dernières années à naviguer de lagon en lagon.
À retenir
- 1923 : Première traversée de l’Atlantique en solitaire d’est en ouest (Gibraltar-New York) en 101 jours, à bord du Firecrest.
- 1923-1929 : Premier tour du monde en solitaire pour un Français, avec escales.
- Un héritage littéraire et humain : Ses livres (Seul à travers l’Atlantique, L’Évangile du soleil) sont des classiques de la littérature maritime, où l’aventure le dispute à la réflexion sur la place de l’homme dans la nature.
- Un style de navigation : Gerbault navigue « à l’ancienne », avec un bateau sobre, sans moteur, et une philosophie proche de celle de Moitessier : la mer comme école de vie, la solitude comme choix, la rencontre comme richesse.
Pourquoi Gerbault reste-t-il une figure majeure ?
Parce qu’il a su allier l’exploit sportif à une dimension humaine et littéraire. Il a montré que la voile océanique n’était pas seulement une question de records, mais aussi d’émotion, de respect des éléments et des cultures. Entre Slocum, le pionnier, et Moitessier, le poète, Gerbault est le trait d’union, celui qui a ancré la navigation solitaire dans l’imaginaire français.
Son histoire rappelle que la mer n’est pas seulement un terrain de compétition, mais aussi un espace de liberté, de découverte, et parfois de rédemption. Aujourd’hui encore, son nom résonne comme un appel au large, une invitation à prendre le temps, à écouter le vent, et à oser l’aventure – avec humilité et passion.
Bonjour à tous, navigateurs du dimanche ou triples tourdumondistes !
Je vous partage deux autres immenses tourdumondistes peu connus de l’entre deux guerres :
Harry Pidgeon, californien, 1858-1954- deux tours du monde sans moteur, avec un bateau construit par lui sur une grève de Los Angeles.
Vito Dumas, Argentin de descendance lointaine française, 1900-1960, navigateur des tempêtres, sans moteur également